Agroecologie paysanne

Origine et définition

L’agroécologie paysanne – telle que le GRAAP l’entend – est un ensemble de pratiques vivantes et dynamiques, adaptées aux conditions locales, et un mouvement social visant à faire émerger une agriculture sociale et écologique ancrée dans les territoires, rémunératrice, et maîtrisée par les productrices et les producteurs.
L’agroécologie implique également un questionnement scientifique qui mobilise l’écologie, l’agronomie, l’anthropologie, l’économie et l’écologie politique. C’est aussi une approche globale qui peut se définir comme l’application de concepts et principes écologiques pour la conception et la gestion d’agroécosystèmes durables (Altieri 1995, Petit précis d’agroécologie, 2008).

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Le terme s’est développé dans les années 1970 en Amérique Latine, avant d’essaimer en différents points du globe. Depuis les années 1990, les travaux scientifiques en agroécologie insistent sur ses dimensions socio-économiques : « sa visée émancipatrice et créatrice de capacités collectives, son intégration des savoirs locaux et scientifiques, sa dimension territorial, sa mobilisation par des réseaux multi-acteurs et son lien avec la souveraineté alimentaire » (Dumont et al. 2015).

Pour Michel Pimbert, qui dirige le Centre pour l’Agroécologie, l’Eau et la Résilience à l’Université de Coventry, en Angleterre, l’agroécologie représente un paradigme alternatif au modèle de développement agricole, fondé sur 4 critères (LaRevueDurable, 2017) :

  • Une nouvelle modernité et identité paysanne, qui replace au cœur de l’activité agricole sa vocation à produire de la nourriture
  • Des systèmes circulaires appliqués aussi à l’échelle d’une ferme – avec le bouclage des cycles carbone, eau, azote, phosphore – qu’à l’ensemble du système alimentaire
  • Une économie coopérative, qui favorise les filières alimentaires courtes et réduit la dépendance vis-à-vis du marché mondial
  • La démocratisation de la gouvernance aussi bien dans la recherche agricole que dans les systèmes alimentaires relocalisés



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Faire le pari de l'agroécologie sur un territoire de montagne

Le contexte haut-alpin

Territoire de montagne et de haute-montagne, les Hautes-Alpes ont une agriculture aux modes de production relativement variés du fait de la diversité des agro-climatiques. On y trouve toute une palette de productions très porteuses du point de vue de la relocalisation de la production alimentaire : élevage laitier associé à une transformation fromagère, maraîchage, céréales (et transformation céréalière), apiculture, fruits et petits fruits. Une part significative des projets d'installation dans le département – y compris les projets d’installation portés par des femmes – se situe autour de ces productions « atypiques », souvent en bio, sur des petites structures, avec un modèle de commercialisation de type « circuit court ».

L'agriculture paysanne pratiquée à petite échelle, fondée sur une utilisation optimale des processus écologiques, et valorisant le savoir-faire local et les échanges informels ou non-monétarisés (échanges de ressources, de connaissances, de coups de main) existe donc encore bel et bien sur le territoire. La valorisation et l’expansion de ces modes de production respectueux de l'environnement, et significatifs du point de vue de la préservation de la biodiversité et du maintien d'un tissu social fort et de l’emploi rural, sont au cœur du projet porté par le GRAAP.


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A l’image de la situation de l’agriculture à l’échelle nationale, l’agriculture paysanne haut-alpine, diversifiée et créatrice d’emploi, ne reçoit que très peu de soutien. Les élevages de petite taille, les installations maraîchères ou apicoles, ou encore les vergers en bio avec transformation demeurent « dans l'ombre » des productions dominantes. 

Traditionnellement, les institutions agricoles des Hautes-Alpes ont concentré leur attention sur deux types de production – l’élevage laitier et l'arboriculture (notamment les pommes dans tout l'aval de la retenue de Serre-Ponçon) – sans pour autant réussir à endiguer durablement les crises (économiques, sociales, environnementales) auxquelles ces secteurs sont confrontés depuis une quinzaine d’années. Les réponses relèvent rarement d’une analyse systémique des enjeux et des intérêts en présence, et les issues sont en partie provenues de l’arrivée de nouveaux acteurs dans le département (comme BioLait qui favorise la conversion d’élevages laitiers vers le bio), ou du regain d’intérêt pour les circuits-courts qui redynamisent les échanges entre producteurs/trices, habitant.e.s et restauration collective.


La démarche du GRAAP

Petites fermes, économie locale et partage équitable de la valeur ajoutée

Soutenir l’agroécologie paysanne, c’est d’abord redonner de la valeur au métier de paysan.ne, et reconnaître l’importance des fermes – y compris des petites fermes – dans les systèmes alimentaires locaux et durables (relocalisation alimentaire), et dans une économie locale porteuse de sens qui intègre l’échange, l’entraide, la réciprocité.

Une définition du terme « petite ferme » a été proposée par la Confédération paysanne en fonction d’un chiffre d’affaires, d’un montant maximum d’aides PAC et d’une surface maximale. Selon cette définition, les petites fermes représentent en moyenne 30% des 425000 fermes françaises. Elles sont économes dans l’utilisation du foncier puisqu’elles nécessitent 4 fois moins de surfaces pour le même nombre d’actifs agricoles (Confédération paysanne).

C’est aussi accorder plus de place aux approches innovantes, aux nouvelles formes d’installation agricole, aux circuits courts qui créent de la valeur sur le territoire quand les filières longues ont plutôt tendance à favoriser l’accaparement de la valeur ajoutée par des opérateurs éloignés et déconnectés des réalités locales. La déconstruction des rapports de pouvoir qui se jouent au sein des filières agricoles conventionnelles est donc une étape nécessaire pour modeler de nouveaux rapports entre acteurs, fondés sur un partage plus équitable des ressources, des revenus et du pouvoir de décision.


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Valoriser et soutenir l’observation, l’expérimentation et l’innovation

Contrairement à l’agronomie « classique », l’agroécologie puise ses fondements scientifiques dans l’écologie. De par son ancrage dans un contexte local spécifique, elle accorde une large place aux acteurs de terrain, ainsi qu’aux processus d’observation et d’innovation qui assurent le renouvellement du savoir-faire et des pratiques agroécologiques (valorisation des savoir-faire). La mobilisation de la connaissance et des savoirs scientifiques vient en appui des systèmes de savoirs locaux, sans se substituer aux expérimentations réalisées en continu sur leurs parcelles ou avec leurs animaux par les paysannes et les paysans.

La recherche-action, démarche heuristique par excellence, permet d’accompagner l’émergence et la diffusion de nouvelles idées, de canaliser des actions et de promouvoir des systèmes alternatifs.


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Repérer et renforcer les dynamiques collectives

L’agroécologie paysanne s’incarne aussi dans des dynamiques collectives qui favorisent l’échange, la coopération, la recherche de solutions communes, l’apprentissage entre pairs.

Maintenir des exploitations à taille humaine, diversifier les cultures, s’adapter aux aléas climatiques (adaptation au changement climatique), minimiser les coûts de production, comprendre le fonctionnement global d’un écosystème, rechercher la complémentarité entre productions à l’échelle d’une ferme ou d’une vallée…

Autant de portes d’entrées sur l’agroécologie qui nécessitent la mise en réseaux d’acteurs et de compétences, l’émergence d’organisations collectives misant sur la transparence et l’équité, et de nouvelles formes de transmission et de coopération.

Plus largement, le GRAAP espère contribuer à des processus de relocalisation et de transition écologique en cours, aussi bien en agriculture paysanne que dans d’autres domaines, comme la production d’énergies renouvelables, l’éco-construction ou encore l’artisanat d’art, domaines qui se prêtent à une « re-territorialisation » et permettent à des nouveaux modèles d’émerger.


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Les verrous de la transition agroécologique

Créer les conditions pour favoriser une transition agroécologique dès maintenant, c’est l’un des fils conducteurs de collectifs comme le GRAAP… et ce n’est pas si simple !

Dans un rapport intitulé De l’uniformité à la diversité, le Groupe international d’experts sur les systèmes alimentaires (lien vers ipes-food.org) soutenables dresse un état des lieux des systèmes alimentaires mondiaux. Il identifie huit blocages à la transition agroécologique, qui se jouent à l’échelle internationale… et se rejouent à l’échelle nationale et locale. Concrètement, il s’agit de :

1 - La dépendance des parcours : le changement d’orientation d’une exploitation est rendu extrêmement difficile par les forts taux d’investissement – et souvent d’endettement – liés à l’agriculture intensive, qu’il est délicat de rendre caducs en changeant de modèle

2 - L’orientation à l’exportation : la mondialisation de l’agriculture a tiré les prix des denrées agricoles et alimentaires vers le bas, induisant une course au rendement à l’hectare, qui masque les coûts de production, mais aussi le coût social et environnemental des modes de production les plus intensifs.

3 - La nourriture dévalorisée : la part du budget consacré à l’alimentation dans les foyers a chuté en Europe et en France en quatre décennies, tout comme le temps consacré à la préparation des repas. L’alimentation a été déconnectée de sa source, l’agriculture, et déconsidérée : elle est devenue pour beaucoup un produit transformé bon marché… ce qui n’aide pas ni redonner de la valeur à une alimentation produite localement, saine et de qualité ni à réduire le gaspillage alimentaire.

4 - « Nourrir le monde » : les grands groupes qui fournissent des intrants chimiques – et parfois ceux qui achètent aux agriculteurs leurs productions en circuits longs – se targuent de nourrir la planète, sans égards pour les problèmes de pollution, d’injustice dans l’accès aux ressources ou de dépendance engendrés par leurs activités.

5 - Une pensée compartimentée : la recherche scientifique isole les disciplines les unes des autres, les ministères de l’agriculture et de l’écologie (ou la transition) ne dialoguent quasiment pas : ces deux constats expliquent pourquoi l’approche agroécologique, qui implique des démarches systémiques et transversales, et un véritable dialogue entre paysan.ne.s, citoyen.ne.s, chercheur.e.s et décideurs/euses politiques est encore aujourd’hui si mal lotie…

6 - La pensée à court terme : les fondements productivistes de l’agriculture intensive et/ou industrielle – produire le plus rapidement possible les plus gros volumes possibles, de viande, de lait ou de pommes – militent littéralement contre les processus lents de l’agroécologie : rétablir la santé et la fertilité des sols, renforcer les populations d’insectes pollinisateurs, diversifier sa production, intercaler des cultures pour une plus grande résilience sont autant de processus qui portent leurs fruits… sur le temps long.

7 - Mesurer « la réussite » : les indicateurs de performance dont dispose le monde agricole sont pour la plupart « biaisés » en faveur de modèle agricole intensif, voire des besoins de l’industrie agroalimentaire. Avoir « un gros tracteur » demeure un idéal pour de nombreux jeunes agriculteurs, parfois plus que la rentabilité de leur exploitation. Les indicateurs manquent pour prendre en compte la valeur nutritionnelle des aliments produits, la préservation des écosystèmes, la création d’emploi ou l’autonomie des exploitations.

8 - Concentration du pouvoir : 4 groupes – Monsanto-Bayer, DowChemical, DuPont-Pioneer et Syngenta – contrôlent 60% du marché mondial des semences, et les mêmes plus BASF contrôlent 75% de l’offre en pesticides et de la recherche agricole (ETC Group 2015). De manière similaire, les Big Four contrôlent plus de 60% du commerce mondial de céréales. Ces entreprises exercent une forte influence sur les pouvoirs publics responsables des orientations agricoles et alimentaires. A l’échelle nationale, l’ouverture d’un débat – pourtant urgent et nécessaire – sur la transition agroécologique est fortement freinée par « les puissants lobbies que sont les écoles d’agronomie, les syndicats agricoles majoritaires et les industries agro-alimentaires » (Pérez-Vitoria, 2008).


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Boîte à outils :

- Présentation du diagnostic Agriculture paysanne 
- Les espaces tests agricoles 

Pour aller plus loin

PDF à télécharger

- Altieri 2009 Agroecology, small farms and food sovereignty
- Communiqué Pour une agroécologie paysanne 2014
- Dumont et al 2015 Les dimensions socio-économiques de l'agroécologie
- Garambois et Devienne 2012 Les systèmes herbagers économes du Bocage vendéen
- IPES FOOD 2016 From Uniformity to Diversity Full report
- L'Agriculture Biologique dans les Hautes-Alpes 2016
- Stassart et al. 2012 Agroécologie et transition vers des systèmes alimentaires durables

Bibliographie 

- Gliessman, S.R., Agroecology : Ecological processes in Sustainable Agriculture, Lewis/CRC Press, Boca Raton, 1998.
- Hugh Lacey, « Agroécologie : la science et les valeurs de la justice sociale, de la démocratie et de la durabilité », Ecologie & politique 2015/2 (N° 51), p. 27-39.
- Pérez-Vitoria, S., Les paysans sont de retour, Actes Sud, 2012.
- Pérez-Vitoria, S. et Sevilla Guzmán, E., 2008, Petit précis d’agroécologie. Nourriture, autonomie, paysannerie, La Ligne d’Horizon, Paris, 2008.
- Pimbert, M., L’agroécologie n’a rien à voir avec l’agriculture conventionnelle ni « intelligente face au climat », LaRevueDurable n°59, Eté-automne 2017, pp. 20-25.
- Wezel A. et al., 2009. Agroecology as a science, a movement and a practice. A review. Agronomy for Sustainable Development, 29, 503–515.

Liens :

Terre et humanisme
Projet Osaé
Via Campesina
Confédération paysanne
La Revue durable
CAWR